La piqûre d’abeille, le pavé irlandais de 680 pages où une famille s’effondre à quatre voix sans qu’on voie le temps passer
Six cent quatre-vingts pages. Sur le papier, ça ressemble au genre de brique qu’on repousse à un hypothétique été pluvieux. Sauf qu’une fois ouvert, « La piqûre d’abeille » de Paul Murray se lit comme on dévale un escalier : trop vite, un peu essoufflé, et incapable de s’arrêter en route.
Le roman est arrivé en français le 19 août dernier chez Albin Michel, traduit par Pierre Demarty. La version originale, « The Bee Sting », date de 2023 et avait été finaliste du Booker Prize avant d’être élue meilleur roman irlandais de l’année. Autant dire que l’objet n’arrive pas de nulle part.
Au centre, il y a les Barnes, une famille de l’Irlande de l’intérieur. Le père, Dickie, tenait une concession automobile qui part doucement à la dérive depuis la crise de 2008. Plutôt que de gérer le naufrage, il passe ses journées dans les bois à construire un bunker avec un survivaliste du coin. Sa femme Imelda, ancienne reine de beauté, revend ses bijoux sur eBay pour tenir. Et leur fille Cass, brillante lycéenne, semble décidée à saboter son avenir à coups de cuites. Il y a aussi PJ, le petit dernier, qui observe tout ça de sa hauteur d’enfant.
Ce qui fait la force du livre, c’est sa construction. Chaque membre de la famille raconte à son tour, avec sa voix, ses secrets et sa version des faits. Et forcément, quand on passe d’un narrateur à l’autre, ce qu’on croyait comprendre se fissure. Murray excelle à décrire l’auto-sabotage, le déni et cette manie très humaine de croire que si on ferme les yeux assez fort, le problème disparaîtra.
Le pavé irlandais dont on parle ici, si vous voulez vous y plonger :
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C’est drôle, souvent, et puis d’un coup ça vous cueille. Colm Tóibín, qui s’y connaît en familles irlandaises abîmées, ne tarit pas d’éloges sur cette façon qu’a Murray de saisir la pensée magique.
Ceux qui l’avaient découvert avec « Skippy dans les étoiles », son roman de lycée aussi hilarant que déchirant, retrouveront ici la même patte : ce mélange de tendresse et de cruauté, cette manière de faire rire juste avant de serrer la gorge. Sauf que cette fois, il change d’échelle. On n’est plus dans les murs d’un pensionnat mais dans le lent délitement d’un pays entier, vu à travers une seule famille qui refuse de regarder les choses en face.
Alors oui, il faut accepter d’y consacrer quelques soirées. Mais c’est exactement le genre de roman-monde dans lequel on s’installe, comme dans une série qu’on ne veut pas voir finir. Si vous cherchez une lecture de rentrée qui vous avale entièrement, celle-ci fait largement le job.
Crédit photo : Albin Michel
