Flâner, ce n’est pas se promener : c’est l’art de marcher sans but et d’y trouver quand même quelque chose

Il y a la marche sportive, celle qu’on compte en pas et en calories. Et il y a la flânerie, qui ne compte rien du tout. On sort, on tourne à gauche parce que la lumière est plus jolie de ce côté, on s’arrête devant une vitrine sans intention d’acheter, on repart. Aucun objectif, aucune appli qui vibre au poignet. C’est précisément ça, le luxe.

Le mot a une vraie histoire, et elle est parisienne. C’est Baudelaire qui, dans un essai de 1863, fait du flâneur une figure à part entière : un promeneur qui traverse la ville en spectateur, capte le mouvement de la foule, cherche selon sa formule « l’éternel dans le transitoire ». Le flâneur ne fuit pas la ville, il s’en nourrit. Il regarde.

Soixante ans plus tard, le philosophe allemand Walter Benjamin reprend l’idée et lui donne une épaisseur. Dans son immense chantier inachevé sur les passages couverts de Paris, écrit entre 1927 et 1940, il fait du flâneur le témoin d’un monde en train de basculer dans la modernité. Rien que ça. Marcher lentement devenait presque un geste de résistance face à une époque qui accélérait déjà.

Le plus drôle, c’est que ça n’a pas pris une ride. On vit collés à des écrans qui optimisent le moindre trajet, qui calculent l’itinéraire le plus court, qui nous poussent à faire nos dix mille pas comme on remplit une case. La flânerie fait exactement l’inverse. Elle vous demande de vous perdre un peu. De prendre la rue d‘à côté pour voir ce qu’il y a au bout.

Marcher, une philosophie (Frédéric Gros)

Pour prolonger l’envie de traîner sans but, le petit essai de Frédéric Gros qui met la marche en compagnie de Nietzsche, Rousseau et Thoreau :

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Et il n’y a pas de méthode, heureusement. Laissez le téléphone dans la poche. Choisissez un quartier que vous connaissez mal, ou un que vous croyez connaître par cœur, et marchez au feeling. Levez la tête vers les étages, ceux qu’on ne regarde jamais. Suivez une ruelle juste parce qu’elle a l’air tranquille. Comptez zéro chose.

Ça marche partout, d’ailleurs, pas seulement dans le vieux Paris de Baudelaire. Une petite ville, un port, un marché de village un dimanche matin. Le principe tient en une phrase : bouger sans destination, pour le plaisir d’être dehors et de regarder.

On y gagne un truc rare, au fond. Du temps qui ne sert à rien. Et par les temps qui courent, c’est peut-être ce qu’on peut s’offrir de plus précieux.

Crédit photo : Illustration générée par IA