La bouillabaisse, ce ragoût de pêcheurs fauchés devenu le plat le plus surfacturé de Marseille

Au départ, la bouillabaisse n’avait rien d’un plat de fête. C’était la marmite des pêcheurs du Vieux-Port, ceux qui rentraient le soir avec les poissons de roche que personne ne voulait acheter. Trop d’arêtes, trop moches, invendables. Alors on les jetait dans l’eau bouillante avec de l’ail, un peu de safran, et on partageait ça sur le quai. Le nom vient de là, d’ailleurs : quand ça bout, on baisse le feu. Bouille-abaisse.

Le problème, c’est ce que ce plat est devenu. Sur le port, vous trouvez des ardoises à soixante euros la portion pour un bol de soupe et trois filets tièdes qui n’ont jamais croisé une rascasse. Tellement de touristes se sont fait avoir qu’en 1980, des restaurateurs marseillais ont carrément rédigé une Charte de la bouillabaisse. Un document qui liste onze poissons de référence, dont la fameuse rascasse, et qui exige que les bêtes soient présentées entières au client avant d’être découpées devant lui. Une manière de dire : si on vous sert la soupe et le poisson en même temps dans une assiette, fuyez.

Parce que la vraie, elle se mange en deux temps. D’abord le bouillon safrané, brûlant, versé sur des croûtons frottés d’ail et tartinés de rouille, cette mayonnaise orange à l’ail, au safran et au piment qui réveille tout. Ensuite les poissons, servis à part, arrosés du même bouillon. C’est généreux, c’est long à préparer, et franchement ça se partage à plusieurs, jamais en portion individuelle. Une bouillabaisse pour une personne, c’est déjà le signe qu’on vous raconte des histoires.

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La rascasse, tout le monde en parle comme du poisson magique. En vrai, elle ne se mange presque pas, sa chair gélatineuse et ses arêtes servent surtout à donner du corps et cette petite amertume iodée au bouillon. C’est un poisson à goût, pas un poisson à manger. Et c’est toute la logique du plat : rien ne se perd, tout donne du goût.

Si vous passez à Marseille cet été, le bon réflexe, c’est de réserver la veille dans une maison sérieuse, parce qu’une vraie bouillabaisse se commande à l’avance. Et si vous voulez la tenter à la maison, allez chez le poissonnier plutôt qu’au supermarché, demandez des poissons de roche, et prenez votre temps sur la rouille. C’est elle qui fait tout.

Crédit photo : Illustration générée par IA