Polina Panassenko remonte le fil d’une famille russe où personne n’ose rien dire à voix haute, et signe le roman le plus marquant de cette rentrée

Il y a des livres qu’on referme en se disant qu’on vient de comprendre quelque chose. « À voix haute », le deuxième roman de Polina Panassenko paru aux éditions de l’Olivier le 21 août, fait partie de ceux-là. Le jury du Prix littéraire Le Monde ne s’y est pas trompé : il lui a remis sa 14e récompense le 3 septembre. Pour 19,50 euros, vous tenez un des grands textes de l’automne.

L’histoire commence par un retour. Une jeune femme élevée entre la France et la Russie revient dans sa ville natale, au début des années 2010, pour tenter l’école nationale de théâtre de Moscou. Elle s’installe dans l’appartement de l’enfance, retrouve un grand-père taiseux, et bute très vite sur tout ce qu’on ne dit pas. Dehors, la réélection de Poutine jette les gens dans la rue. Dedans, les murs ont des oreilles et la règle est simple : on ne commente ni la politique d’aujourd’hui ni celle d’hier.

Mais la narratrice, elle, veut savoir. Et ce qu’elle finit par exhumer, c’est un arrière-grand-père happé par le stalinisme, disparu bien avant sa naissance, dont l’absence a laissé dans la famille une peur qui se transmet comme un gène. Tout le roman tient dans cette tension : apprendre à écouter les silences pour arracher la vérité.

À voix haute, Polina Panassenko

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Ce qui frappe, c’est que Panassenko ne verse jamais dans le pathos. Née en Russie en 1989, arrivée enfant en France, elle connaît intimement cette double langue, et son écriture reste étonnamment drôle là où on l’attendrait grave. On pense parfois à « Tenir sa langue », son premier roman salué en 2023 par le Prix de la Porte Dorée, qui creusait déjà le sillon de l’exil et de l’identité. Celui-ci va plus loin, plus profond. On avance à pas feutrés dans un appartement surchauffé, entre une grand-mère qui noie les questions sous la nourriture et un aïeul qui répond à côté, et c’est précisément dans ces détails du quotidien que le livre devient bouleversant.

Pour qui c’est ? Pour tous ceux que les histoires de famille et de secret tiennent éveillés, pour les lecteurs curieux de la Russie contemporaine autrement que par les gros titres, pour quiconque aime quand une voix littéraire vraiment singulière prend le relais d’un silence trop long. Le genre de livre qu’on offre et qu’on finit par se racheter parce qu’on a prêté le sien.

Crédit photo : Éditions de l’Olivier