La tortilla espagnole déchire tout le pays, et la ligne de front passe par un oignon

En Espagne, il existe une question qui fâche plus sûrement que la politique au repas de famille : faut-il mettre de l’oignon dans la tortilla de patatas ? Oui, cette galette d’œufs et de pommes de terre, le plat le plus banal des bars à tapas, celui qu’on commande sans réfléchir. Et pourtant elle coupe le pays en deux camps qui ne se parlent presque plus.

D’un côté les cebollistas, avec oignon. De l’autre les sincebollistas, sans. Chacun jure que sa version est la seule vraie. Les premiers vous diront que l’oignon fondu apporte du moelleux et une douceur qui change tout. Les seconds répondent que c’est une trahison, que la patate et l’œuf se suffisent, point final. Il n’y a pas de terrain d’entente, et c’est bien ce qui rend le match si drôle vu de l’extérieur.

Le magazine Esquire a un jour posé la question à seize grands chefs espagnols. Résultat : dix pour l’oignon, quatre contre, et deux qui refusent carrément de choisir. Même les pros n’arrivent pas à trancher.

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Le plus étonnant, c’est que personne ne sait vraiment d’où vient le plat. La légende la plus racontée l’attribue au général carliste Tomás de Zumalacárregui, qui aurait improvisé cette tortilla pendant un siège des années 1830 pour nourrir ses troupes avec trois fois rien. Belle histoire, sauf qu’aucun document ne la confirme.

Les vraies traces sont plus prosaïques. En 1817, un rapport officiel de Navarre, publié bien plus tard par José María Iribarren, décrit des familles pauvres qui se nourrissent d’une omelette de deux ou trois œufs et de pommes de terre, faute de mieux. Depuis, on a exhumé d’autres papiers : un texte d’Estrémadure daté de 1798, un autre de Valence qui remonterait à 1767. Bref, la tortilla est née de la disette, pas d’un coup de génie.

Alors, avec ou sans ? Un sondage repris par la presse espagnole en 2025 donnait plus de 70 % des gens du côté de l’oignon. Moi, si vous voulez mon avis, l’oignon bien fondu gagne à tous les coups, et le cœur doit rester baveux, jamais sec. Mais dites ça à voix haute dans un bar de Madrid, et vous verrez très vite dans quel camp est assis votre voisin.

Crédit photo : Tamorlan (CC BY-SA 3.0)