Jacques Roubaud est mort à 92 ans, le jour de son anniversaire
Le 5 décembre 2024, Jacques Roubaud s’est éteint à 92 ans, le jour précis de son anniversaire. Né le 5 décembre 1932 à Caluire-et-Cuire, près de Lyon, il aura donc bouclé la boucle à la date exacte de son arrivée au monde. Une coïncidence que ce poète-mathématicien, amoureux des structures et des symétries, aurait sans doute trouvée à son goût.
Roubaud, c’était d’abord un drôle de profil. Professeur de mathématiques à Rennes puis pendant vingt ans à Nanterre, il a passé sa vie à faire dialoguer deux mondes qu’on imagine étanches : les chiffres et les vers. Pour lui, les maths n’étaient pas l’ennemi de la poésie, mais un réservoir de règles et de formes à explorer. La contrainte, loin d’enfermer, ouvrait des portes.
C’est ce qui l’a naturellement conduit à l’Oulipo. Attention au détail, parce qu’on lit souvent l’inverse : Roubaud n’a pas fondé l’Ouvroir de littérature potentielle. Le groupe existait depuis 1960, lancé par Raymond Queneau et François Le Lionnais. C’est Queneau lui-même qui l’a coopté en 1966. Il a ensuite côtoyé Georges Perec, Italo Calvino et les autres, dans cet atelier où l’écriture se nourrit de jeux et de systèmes.
Son premier grand recueil, sobrement intitulé ε (epsilon), publié en 1967, donne le ton. Le livre est construit comme une partie de go, et peut se lire dans plusieurs ordres selon les coups joués. De la poésie qui se manipule comme un jeu de plateau : voilà l’esprit Roubaud, rigoureux et joueur à la fois.
Pour entrer dans son univers, son premier recueil culte se lit comme une partie de go.
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Mais le réduire à ses prouesses formelles serait passer à côté de l’essentiel. Derrière la mécanique, il y a une émotion qui affleure. Après la mort de sa femme Alix dans les années 1980, il a écrit « Quelque chose noir », un livre de deuil bouleversant où la contrainte tient debout une douleur qui, sinon, déborderait. La forme comme garde-fou.
Côté prose, il a laissé le cycle des Hortense, des romans pleins d’humour et de fausses pistes, et surtout « Le grand incendie de Londres », projet-fleuve et autobiographique qu’il aura poursuivi sur des années. Il a aussi traduit en français des textes anglais, dont « La Chasse au Snark » de Lewis Carroll, ce qui en dit long sur son goût pour les jongleries de langage.
La reconnaissance est venue tard mais nette : en 2021, il recevait le prix Goncourt de la poésie pour l’ensemble de son œuvre. Une consécration logique pour un auteur traduit dans plusieurs langues, longtemps tenu pour un cas à part dans le paysage des lettres françaises.
Avec lui disparaît l’un des derniers grands noms de cette génération oulipienne qui a fait de la règle un terrain de jeu. Reste une œuvre immense, exigeante mais jamais hautaine, qui prouve qu’on peut compter ses syllabes au cordeau et bouleverser quand même. La meilleure façon de lui rendre hommage, c’est sans doute d’ouvrir un de ses livres.
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